Par Francis Jubert
Avec Notre amie la gauche, Jean-François Chemain signe un essai bref mais d’une densité polémique rare, servi par une préface lumineuse de Mathieu Bock-Côté. L’ambition n’est pas d’ajouter un pamphlet de plus au vaste corpus des critiques conservatrices de la gauche, mais d’en saisir la matrice profonde : non un simple programme, mais une structure mentale, presque une théologie séculière.
Dès les premières pages, Mathieu Bock-Côté donne la clef du livre en décrivant la gauche comme « une révélation religieuse inconsciente », une pathologie politique au cœur de la modernité, peut-être même de caractère névrotique persuadée qu’elle est d’incarner le Bien. Jean-François Chemain prolonge cette intuition en affirmant que la gauche « n’est pas un programme, mais un processus » : elle se définit en se proclamant elle-même gauche, puis en repoussant à droite tous ceux dont elle ne veut plus, au terme d’un tri moral sans fin.
L’originalité de Jean-François Chemain réside dans sa thèse centrale : l’homme de gauche n’est rien d’autre que l’héritier direct du clerc d’Ancien Régime — avocat, juge, universitaire, journaliste —, détenteur d’un magistère intellectuel et moral financé par la puissance publique. Dès 1789, avec Sieyès, s’installe l’idée que le peuple, tel qu’il est, n’est pas apte à se gouverner ; il doit être guidé, représenté, encadré. La gauche se pense alors comme une avant-garde chargée d’éduquer, de purifier, de rééduquer si nécessaire, perpétuant la logique d’une cléricature qui entend dominer l’État au nom de la morale.
De cette posture découle une vision manichéenne du monde : les bons et les méchants, les progressistes et les conservateurs, l’Amour contre la Haine. Gardienne autoproclamée du Vrai, du Bon et du Bien, la gauche transforme l’adversaire en hérétique, voué à l’excommunication médiatique ou judiciaire. Jean-François Chemain relit ainsi le fameux « paradoxe de la tolérance » de Karl Popper comme une variante moderne de l’Inquisition, où la société « ouverte » revendique le droit de bannir toute opinion jugée fermée ou « haineuse ».
Mais le cœur du livre est ailleurs : dans la thèse d’une religion politique sans Dieu. Héritière paradoxale du christianisme, la gauche prétend réaliser ici-bas la société parfaite, en étatisant la morale et en politisant la vertu, jusqu’à faire de l’État le grand dispensateur du salut par la rééducation. L’utopie devient alors policière : la quête de la société parfaite accouche d’un camp de rééducation à ciel ouvert, où l’on prétend « libérer » l’homme de sa propre nature, au risque de verser dans un antihumanisme forcené.
Jean-François Chemain ne se contente pas d’une charge idéologique ; il décrit un tempérament. L’homme de gauche ne cherche pas d’abord à redresser le pays, mais à conserver intacte sa pureté militante ; le réel est toujours suspect, accepter le monde tel qu’il est devient une faute morale. Jean-François Chemain l’illustre en citant Frédéric Gros, professeur d’humanités politiques à Sciences Po : « La réalité n’est pas forcément ce qu’il faut accepter […] C’est la réalité qu’il faut adapter à nos idéaux […] La banalité du mal, c’est l’absence d’imagination. C’est cette carence d’imagination qui nous fait accepter l’inacceptable. » L’humanisme exalté se renverse ainsi en une traque anxieuse de nouvelles victimes à libérer, de nouvelles oppressions à dénoncer, quitte à criminaliser toute dissidence et à transformer l’adversaire en agent structurel de la haine.
La conclusion de Jean-François Chemain élargit encore la perspective. On ne se débarrassera jamais de l’esprit de gauche, explique-t-il, parce qu’il touche à une tentation humaine universelle : se croire meilleur que les autres, sûr de détenir le bien. Cet état d’esprit relève du péché originel lui-même, constitue la pente naturelle de notre civilisation, où l’État, ayant renoncé à ses prérogatives régaliennes, se rêve en garant de la perfection morale. À l’homme de gauche, Jean-François Chemain oppose d’autres figures : le héros, le saint, le chevalier, qui savent que la perfection de ce monde est impossible et refusent de faire de l’adversaire un pécheur à éradiquer.
Mathieu Bock-Côté insiste, dans sa préface, sur la portée stratégique de ce diagnostic : combattre la gauche, écrit-il en substance, ne consiste pas à la convertir à droite, mais à « l’empêcher institutionnellement de nuire » en lui retirant le monopole du magistère moral. De son côté, Jean-François Chemain espère que ce « petit livre essentiel » aidera les gens de droite à ne plus prêter, « par inutile bravache », le flanc aux anathèmes de leurs adversaires, et rendra les gens de gauche « un peu moins dupes d’eux-mêmes ».Court, nerveux, parfois abrupt, Notre amie la gauche frappe par sa cohérence et sa liberté de ton. Plus qu’un pamphlet, c’est une radiographie spirituelle du progressisme contemporain dont Emmanuel Macron s’est fait le chantre dans Révolution, le livre qui inaugura son premier quinquennat. Un livre utile, pour reprendre la formule de Mathieu Bock-Côté, tant pour une droite encore fascinée par l’ennemi qu’elle prétend combattre que pour une gauche sommée, enfin, de se regarder en face.

