Par Francis Jubert
Cet article s’inscrit dans la continuité des analyses publiées ces derniers mois dans Le Nouveau Conservateur sur la lutte contre le terrorisme islamiste, les rapports franco-américains et l’impuissance stratégique européenne. Après avoir montré comment la nouvelle doctrine de sécurité nationale américaine consacre la fin des illusions européennes et redéfinit brutalement les termes de l’alliance atlantique, Francis Jubert examine les opérations Absolute Resolve au Venezuela et Midnight Hammer en Iran comme les manifestations concrètes d’un même basculement : le retour assumé de la force comme langage premier de la politique.
Plus grave que l’incapacité européenne à penser et à exercer la puissance se profile un renoncement civilisationnel plus profond. En se satisfaisant d’une rationalité purement utilitaire et procédurale, l’Europe abandonne, selon l’expression de Soljenitsyne, la quête du vrai au profit d’un calcul étroit des avantages immédiats. Elle accepte ainsi, de facto, que le droit du plus fort redevienne le principe régulateur des relations internationales.
Cette abdication dépasse la seule dimension militaire : elle signe la perte progressive d’un horizon stratégique et moral capable de penser et de façonner le monde. Elle confère aux puissances extérieures à l’horizon européen – États-Unis, Chine, Russie – le pouvoir de définir ce qui est légitime, de redessiner les normes et d’imposer leur vision de l’ordre mondial.
La “doctrine Donroe” ou le retour assumé de la loi du plus fort
Des opérations au Venezuela et en Iran à la redéfinition des rapports de force mondiaux
L’exfiltration de Nicolás Maduro par les forces américaines, dans le cadre de l’opération Absolute Resolve, ne relève pas d’un épisode supplémentaire dans la longue histoire des pressions exercées par Washington sur l’Amérique latine. Elle marque une rupture profonde. Les États-Unis ne se contentent plus de sanctions économiques, de condamnations diplomatiques ou de stratégies d’asphyxie indirectes : ils assument désormais l’usage direct de la force armée pour neutraliser un chef d’État en exercice, sans mandat international, sans coalition, et sans autre justification que la défense impérieuse de leurs intérêts stratégiques.
Revendiquer une telle action, comme l’a fait Donald Trump, n’est pas une impulsion passagère ; c’est l’expression d’une doctrine explicitement affirmée – la « doctrine Donroe » – qui réactive la doctrine Monroe en la dépouillant de tout vernis juridique ou moral. La puissance américaine y redevient un instrument légitime de protection de ses intérêts économiques, énergétiques et géopolitiques, au prix, s’il le faut, d’une entorse au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et d’une fragilisation de l’ordre international.
De l’Iran au Venezuela : une même grammaire stratégique
L’opération vénézuélienne fait écho à l’expédition menée, avec Israël, contre les installations nucléaires iraniennes – l’opération Midnight Hammer. Dans les deux cas, Washington agit hors de tout mandat international, sans craindre la réprobation européenne ni redouter l’isolement diplomatique. Le message est clair : quand ses intérêts vitaux sont en jeu, la procédure cède le pas à la force.
Sur le plan militaire, les deux interventions suivent une syntaxe identique : supériorité absolue en matière de renseignement, planification rigoureuse, exécution fulgurante, ciblage des centres de pouvoir, sidération de l’adversaire. Sur le plan stratégique, elles relèvent d’une logique commune : rétablir un rapport de force favorable, dissuader les rivaux, rappeler aux alliés que la protection américaine n’est ni gratuite ni inconditionnelle.
La doctrine Donroe ne cherche plus à dissimuler la réalité sous le voile du droit. Elle énonce ce que l’Occident libéral avait fini par taire : la puissance est la condition de l’ordre, non sa conséquence.
Le Venezuela : pétrole, Chine et lignes rouges américaines
Le Venezuela n’a pas été choisi au hasard. Le pays détient des réserves pétrolières immenses — près de 17 % des réserves mondiales — et occupe une position stratégique dans un espace que Washington ne considère plus comme un théâtre périphérique de sa politique étrangère, mais comme une zone vitale relevant directement de sa sécurité intérieure.
Dans la vision portée par Donald Trump, l’ensemble du continent américain — du golfe du Mexique à l’Amérique du Sud — constitue désormais un pré-carré stratégique, dont la stabilité, l’orientation politique et le contrôle des ressources sont indissociables des intérêts domestiques des États-Unis.
Cette lecture est désormais formalisée dans la doctrine de sécurité américaine publiée en décembre, qui intègre explicitement l’ensemble du continent américain à la sphère de sécurité nationale, en liant contrôle des ressources, stabilité politique régionale et protection des intérêts intérieurs des États-Unis.
Sous Nicolás Maduro, Caracas s’était étroitement arrimé à Pékin et à Moscou : partenariats énergétiques massifs avec la Chine, implantation militaire et technologique russe, contournement systématique des sanctions américaines. Pour Washington, cette situation ne relevait plus d’une rivalité diplomatique classique, mais d’une immixtion directe de puissances adverses dans un espace assimilé à la sphère intérieure de sécurité américaine, comparable, dans la logique trumpienne, aux frontières américaines, aux infrastructures critiques ou aux grandes routes énergétiques.
Cette configuration représentait dès lors une double menace. Économique, par l’éviction progressive des intérêts américains dans un secteur jugé vital pour la prospérité et la stabilité internes. Stratégique, par l’ancrage durable de la Chine et de la Russie dans ce que la nouvelle doctrine de sécurité de Trump considère comme une extension du territoire politique américain. L’exfiltration de Maduro n’est donc pas une opération de « libération », mais une réaffirmation hégémonique assumée : un avertissement adressé à Pékin et à Moscou. Dans la doctrine Trump, la sphère d’influence américaine n’est plus négociable ; elle relève de la politique intérieure des États-Unis et demeure, à ce titre, sous contrôle américain.
La logique est implacable aux yeux de Washington : tolérer un tel basculement reviendrait à valider les ambitions chinoises en Asie-Pacifique et les prétentions russes dans leur voisinage. La doctrine Donroe s’impose ainsi comme un signal global, bien au-delà du seul cas vénézuélien.
Le précédent dangereux et la fin de l’illusion normative
En assumant cette opération, Washington crée un précédent lourd de conséquences. Ce qui est désormais permis à l’Amérique pourra l’être, par mimétisme, aux autres. Pékin, Moscou, voire des puissances régionales, pourraient demain invoquer leur propre sécurité pour des actions similaires.
Cette rupture met à nu une vérité que l’Occident feignait d’ignorer : le droit international ne tient que soutenu par des rapports de force stables. Quand l’équilibre vacille, le droit n’est plus qu’un vernis fragile, incapable de contenir l’action.
L’Europe face à sa vacuité stratégique
L’opération Absolute Resolve révèle cruellement l’impuissance européenne. Bruxelles n’a rien vu venir, n’a exercé aucune influence sur la décision de l’allié américain ni sur son exécution, et n’a pas su imposer une position commune crédible. Les réactions ont été éparses, mêlant embarras juridique et alignement tacite : la présidente de la Commission a appelé à une « transition pacifique et démocratique », tout en rappelant la nécessité de respecter le droit international et de la Charte des Nations unies.
Cette faiblesse est avant tout européenne. La France, seule, conserve une autonomie stratégique réelle grâce à son arsenal nucléaire, à ses forces aguerries et à la maîtrise complète de ses systèmes d’armes, de leur conception à leur maintien en condition opérationnelle. L’Union, en revanche, pâtit de l’absence d’une doctrine commune véritablement opérationnelle et d’une capacité à conduire seule des interventions décisives de cette ampleur. Sur les menaces majeures, elle demeure dépendante du parapluie américain.
Les réactions de trois figures marquantes de la droite française illustrent cette fracture :
- Marine Le Pen y voit d’abord une violation du droit international, fidèle à sa méfiance envers l’interventionnisme américain et à une vision stricte de la souveraineté westphalienne.
- Bruno Retailleau adopte une posture plus réaliste : tout en soulignant la souveraineté du peuple vénézuélien, il justifie la force par la lutte contre le narcotrafic et la déstabilisation régionale.
- Sarah Knafo propose l’analyse la plus dérangeante : le scandale n’est pas l’action américaine, qui « sert la liberté et défend nos intérêts », mais l’incapacité européenne à agir avec la même détermination.
Ces divergences cristallisent un dilemme non résolu : l’Europe veut-elle redevenir une puissance, ou persister dans l’illusion à la fois normative et moralisatrice, qui se réfugie derrière des principes juridiques et moraux abstraits – droits de l’homme, État de droit – sans les moyens de les défendre, laissant ainsi le champ libre au « droit du plus fort » dans les relations internationales ?
Alliés, mais non alignés : le prix de l’autonomie
Le constat établi de l’impuissance européenne ne doit pas se limiter à la dénonciation. Les indignations morales ou les postures martiales – ce que Jean-Noël Barrot distingue de la « diplomatie d’impact » en parlant parfois de « diplomatie d’opinion » – ne constituent pas une politique de puissance lorsqu’elles manquent de moyens d’action crédibles. Menacer sans capacité réelle ne fait reculer personne
Être allié ne signifie ni se soumettre ni s’identifier pleinement : les intérêts peuvent diverger. Une alliance durable suppose que chaque partenaire défende ses intérêts propres. L’autonomie stratégique a un coût : investissements militaires, industrie de défense, acceptation du risque, continuité politique. L’Europe a choisi de ne pas le payer. Elle ne peut s’étonner que ceux qui l’ont assumé agissent sans la consulter.
La doctrine Donroe nous renvoie à une vérité que Raymond Aron n’aurait pas reniée : la puissance ne se proclame pas, elle s’exerce. On ne la décrète pas au nom des principes ; on la démontre par les actes. La question n’est plus morale, mais stratégique : l’Europe serait-elle capable, demain, de défendre seule ses intérêts vitaux, y compris contre la volonté de ses alliés ? Tant que nous confondrons alliés et amis, intérêts communs et identité, la réponse restera négative.
Pour l’Occident, longtemps convaincu d’incarner le droit universel, l’heure n’est plus à l’indignation sélective. Elle est à la lucidité.
Ce renoncement ne se limite pas à la force : en se satisfaisant d’une rationalité procédurale et utilitaire, il abandonne la quête du vrai pour un calcul étroit des avantages et relègue la justice à un simple vernis juridique. Or, comme l’a opportunément rappelé Jean-François Chemain dans son livre La guerre juste (1), la force n’est légitime que lorsqu’elle sert une cause objectivement droite, ancrée dans un ordre moral transcendant. Un monde où la force serait reniée, ou pire, exercée sans cet horizon, ne se répare pas par des principes désincarnés, mais par des États résolus à défendre une vision du bien qu’ils sont capables de penser et d’imposer.
J-F Chemain, La guerre juste : aux origines de la conception occidentale du Bellum iustum (Paris, juin 2022, Editions des Cimes, Collection « Hérodote », 454 pages)

