Par Francis Jubert
« Les murs n’ont pas de conscience. »
Ainsi parlait le député MoDem Olivier Falorni, rapporteur du texte sur l’Aide à mourir, balayant d’un revers de main les amendements visant à instaurer une clause de conscience d’établissement. La formule se voulait implacable ; elle révèle surtout une conception appauvrie du soin — et, plus encore, du politique.
De quoi parlons-nous, au juste ? D’immeubles, de mètres carrés, de cloisons interchangeables ? Ou de maisons construites autour d’un projet, d’une fidélité, d’une promesse faite aux plus vulnérables ?
Dire que les murs n’ont pas de conscience, c’est réduire à une simple fonction logistique ces lieux dédiés à la fin de vie : unités de soins palliatifs, maisons de vie, EHPAD privés, hospices comme ceux des Petites Sœurs des Pauvres. C’est oublier qu’un établissement de santé n’est pas un hangar polyvalent, mais un espace habité par une intention, une culture, une confiance.
Ces maisons n’ont pas été improvisées. Elles ont été pensées, édifiées, financées pour accueillir ceux que la maladie conduit au seuil ultime. Leur raison d’être est claire : soulager, entourer, apaiser. Ne jamais hâter. Toujours accompagner. Ce n’est pas une posture idéologique ; c’est un choix fondateur.
Un lieu de soin est d’abord un pacte implicite. On y entre pour être protégé de la violence — y compris de la violence légale. La confiance qui s’y noue tient à cette certitude : ici, tout sera tenté pour soulager, jamais pour provoquer la mort.
La clause de conscience d’établissement aurait permis à ces institutions de rester fidèles à leur vocation : offrir un accompagnement sans acte létal. Refuser cette clause, ce n’est pas seulement écarter un amendement technique ; c’est contraindre des communautés entières à intégrer dans leur fonctionnement ce qu’elles réprouvent. C’est une violence juridique subtile : on ne force personne en apparence, mais on vide le projet de sa substance. On glisse du pluralisme réel vers un unanimisme de fait.
Lorsque le Collectif national des maisons de vie, présidé par Emmanuel Masson, rappelle que ses acteurs souhaitent offrir aux familles une alternative à l’aide à mourir, il ne revendique aucun privilège. Il défend la cohérence d’un engagement. De même, des institutions d’inspiration associative ou caritative — Habitat et Humanisme, l’Ordre de Malte, la Maison Astrolabe — soulignent que leurs maisons ont été conçues autour d’une promesse : entourer, soulager, humaniser jusqu’au bout du chemin.
Les adversaires de cette clause invoquent la liberté du patient. Mais la liberté, en démocratie, ne signifie pas uniformité. Elle suppose la possibilité de choisir — et donc la coexistence de projets distincts. La pluralité institutionnelle n’est pas un obstacle au consentement éclairé : elle en est la condition.
Introduire l’aide à mourir dans ces maisons, même à titre d’exception, ce n’est pas ajouter une possibilité : c’est transformer leur nature. Ce qui était un refuge devient un espace ambigu. Ce qui était une promesse devient une option parmi d’autres. Les murs changent de langage — et la confiance se fissure.
Un établissement de soins palliatifs n’est pas un bâtiment neutre où s’additionneraient des prestations. C’est une communauté humaine structurée par une finalité claire. Modifier cette finalité, même partiellement, revient à altérer l’identité du lieu. Or c’est précisément cette identité qui rassure les familles, qui fonde la sérénité des équipes, qui permet au patient de s’abandonner sans crainte à ceux qui l’entourent.
Sanctuariser certains lieux, ce n’est pas refuser la loi : c’est préserver, dans un paysage bouleversé, des espaces intégralement dédiés à l’accompagnement jusqu’au bout. C’est garantir qu’il existera encore, en France, des maisons où l’on pourra mourir sans jamais craindre qu’on puisse aussi y donner la mort.
À quelques heures du vote solennel, la question est simple : voulons-nous d’une société où tous les lieux seraient interchangeables, soumis à une même norme, vidés de leur projet propre ? Ou acceptons-nous qu’il subsiste des demeures fidèles à leur vocation première ?
Si les murs n’avaient vraiment pas de conscience, nous n’aurions plus de maisons — seulement des bâtiments. Et la société qui les habite ne saurait plus très bien ce qu’elle protège.Demeures en péril.

