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Le Je & le Nous (de François Huguenin): une grammaire du politique à l’épreuve de l’individu moderne

Par Francis Jubert

Avec Le Je & le Nous, François Huguenin entreprend une tâche devenue rare : restituer les catégories élémentaires du politique à l’heure où celles-ci se trouvent dissoutes dans le langage des droits, de la sensibilité ou de l’identité. L’ouvrage ne relève ni du pamphlet ni du traité doctrinal ; il s’inscrit dans une tradition de pensée soucieuse de clarté, attentive au temps long, et convaincue que les crises contemporaines sont d’abord des crises de compréhension.

Le fil directeur du livre — la tension entre le Je et le Nous — ne renvoie pas à une opposition schématique, mais à une structure fondamentale de la vie politique. François Huguenin montre que cette tension n’est féconde que lorsqu’elle est ordonnée. Dans les sociétés anciennes, le politique repose sur l’idée que l’homme n’accède à lui-même qu’à travers des appartenances. Aristote pouvait ainsi écrire que celui qui vit hors de la cité est soit une bête, soit un dieu (Politique, I, 2). Le Je ne s’y affirme pas contre le Nous ; il s’y forme. Le lien social n’est pas pensé comme une contrainte extérieure, mais comme ce qui rend possible l’existence commune et, partant, l’exercice même de la liberté.

Cette grammaire ancienne, prolongée par la pensée chrétienne du Bien commun, confère au politique une épaisseur que la modernité va progressivement éroder. La rupture analysée dans la seconde partie est décisive : avec Hobbes, Locke puis Rousseau, le Je est posé comme antérieur à toute appartenance. Le lien social change alors de nature. Il n’est plus ce qui précède et structure les individus, mais ce qu’ils consentent à produire pour garantir leur sécurité ou leurs droits. Tocqueville saisira la portée de ce déplacement lorsqu’il décrira un individualisme qui incline chacun à « se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis », laissant la société se défaire en arrière-plan.

François Huguenin ne cède pourtant pas à une critique simpliste de la modernité. Il en reconnaît les acquis, notamment la reconnaissance de la dignité personnelle. Mais il montre que, privée d’un cadre commun substantiel, cette dignité tend à se retourner contre elle-même. Le Nous se réduit à une addition d’intérêts, le lien social à un ensemble de procédures, et le politique à une gestion des revendications concurrentes. Ce que la modernité gagne en autonomie individuelle, elle le perd en capacité à produire un monde commun habitable.

La dernière partie de l’ouvrage cherche les conditions d’un rééquilibrage. François Huguenin récuse à la fois la nostalgie d’un ordre révolu et les réponses identitaires qui prétendent suppléer l’effacement du lien par des appartenances abstraites. Sa proposition est plus exigeante : retrouver une grammaire du politique où la liberté personnelle s’inscrit dans des médiations concrètes — famille, corps intermédiaires, institutions — capables de donner chair au Nous sans l’imposer par la contrainte. Le lien social, dans cette perspective, n’est ni fusionnel ni optionnel : il est ce par quoi une société se rend capable de durer.

On pourra juger l’auteur réservé dans ses conclusions pratiques. Les implications institutionnelles restent esquissées plutôt que développées. Mais cette retenue est cohérente avec le projet du livre. Le Je & le Nous ne vise pas à fournir un programme, mais à restaurer les conditions intellectuelles d’une pensée politique sérieuse. Il rappelle que toute réforme durable suppose une compréhension préalable de ce qui fait tenir ensemble des hommes libres.

À ce titre, l’ouvrage s’adresse directement à un conservatisme qui refuse de se réduire à la défense réflexe de l’existant. Il invite à penser la transmission, non comme un fardeau, mais comme ce par quoi le Je s’inscrit dans une histoire qui le dépasse sans l’abolir. À l’épreuve de l’individu moderne, la grammaire du politique que restitue François Huguenin ne promet pas de solutions immédiates ; elle rappelle une exigence première : aucune liberté ne se soutient durablement sans un Nous capable de lui donner sens et forme.

(Cerf, 448 pages, septembre 2025)

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