Par Francis Jubert
La nouvelle National Security Strategy publiée par Washington ne se contente pas de rappeler la primauté américaine : elle révèle, avec une lucidité brutale, l’affaiblissement structurel de l’Europe et la fin de l’illusion atlantique. Entre déclassement technologique, perte de souveraineté et incapacité à projeter un projet civilisationnel, le Vieux Continent se trouve face à une alternative historique. La France, plus que jamais, doit décider de son rang et de son destin stratégique.
La publication par la Maison Blanche de la nouvelle National Security Strategy marque moins un tournant qu’une mise en cohérence doctrinale. Ce document n’annonce pas une révolution soudaine : il consacre, noir sur blanc, une vision du monde déjà formulée depuis plusieurs années par Donald Trump et désormais pleinement assumée par l’appareil stratégique américain. Il s’agit d’un texte sans fard, qui contraint les Occidentaux — et au premier chef les Européens — à ouvrir les yeux sur les nouvelles règles du jeu mondial.
Le diagnostic posé par Washington est sévère, mais il n’est en rien inédit. Donald Trump l’avait formulé dès ses premières campagnes présidentielles, utilisant l’Europe comme un miroir inversé de l’Amérique : un continent en déclin démographique, fragilisé économiquement, et désormais absent des grandes ruptures technologiques.
Intelligence artificielle, espace, semi-conducteurs, biotechnologies, défense antimissile : l’Europe ne domine plus aucun champ stratégique décisif. En matière d’intelligence artificielle, elle ne dispose ni des infrastructures de calcul, ni des champions industriels, ni de l’écosystème financier capables de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine ; elle se contente d’encadrer juridiquement des technologies qu’elle ne maîtrise pas (voir mon article Réguler sans produire). Dans le domaine spatial, jadis symbole de souveraineté, elle dépend désormais de lanceurs étrangers, accumule les retards industriels et peine à penser l’espace comme un théâtre stratégique à part entière.
La situation est plus préoccupante encore dans le secteur des semi-conducteurs, véritable nerf de la puissance contemporaine. L’Europe ne contrôle ni les chaînes de production critiques, ni les technologies de gravure avancée nécessaires pour fabriquer les puces les plus miniaturisées et performantes (5 nm et moins), ni les volumes industriels indispensables à une autonomie stratégique. Les initiatives européennes, telles que le Chips Act, restent largement insuffisantes face à la puissance de feu industrielle et financière des États-Unis et de Taïwan.
Les biotechnologies révèlent la même impuissance : faute d’une vision politique claire et d’une acceptation du risque, le continent laisse filer l’innovation vers les États-Unis, tout en se réfugiant dans une éthique qui freine la recherche plus qu’elle ne l’oriente. Quant à la défense antimissile, elle illustre de manière presque caricaturale ce déclassement : l’Europe n’a ni système intégré crédible, ni doctrine commune, et continue de s’en remettre à la protection américaine pour sa sécurité ultime.
Ainsi, l’Europe ne produit plus la puissance : elle la consomme, la régule et la moralise. Elle édicte des normes là où d’autres conçoivent des technologies, vote des résolutions là où d’autres bâtissent des capacités, et substitue le droit au rapport de forces. Plus inquiétant encore, ce déclin revêt une dimension civilisationnelle : incapable de projeter une vision stratégique et culturelle cohérente, l’Europe s’efface comme sujet de l’Histoire. Au-delà de la perte de puissance matérielle, elle voit s’éteindre sa faculté à orienter le monde selon un projet qui lui soit propre, laissant aux autres le soin de définir ce qui est légitime ou réalisable, et conférant aux puissances extérieures le contrôle effectif de l’innovation et de l’action concrète .
Cette analyse est renforcée par la controverse récente opposant Thierry Breton et Arnaud Montebourg, publiée dans Le Figaro Magazine sous le titre « Souveraineté européenne ou Europe des nations ?» Arnaud Montebourg n’y va pas par quatre chemins pour dénoncer la dérive de l’Europe des commissaires : « Nous sommes devenus les vassaux industriels de la Chine et une colonie numérique des États-Unis d’Amérique. Il suffit d’observer ce qui se passe dans le cloud, l’informatique, les logiciels, la recherche en ligne, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs : nous sommes possédés. Les commissaires européens successifs ont laissé faire… » Il répond ainsi à l’ancien Commissaire européen Thierry Breton en opposant la souveraineté des nations à une Europe bureaucratique qui a, selon lui, « vassalisé » ses membres, confirmant que la perte de maîtrise stratégique et industrielle est un choix politique structurel et non un accident.
La nouvelle stratégie de sécurité nationale va plus loin encore. Elle vise explicitement l’Union européenne et ses institutions, accusées de vider les nations de leur souveraineté, d’éroder la liberté politique réelle sous couvert d’un juridisme envahissant, et d’étouffer l’identité historique des peuples. Jugée volontiers « populiste » par Bruxelles, cette critique reflète en réalité la lecture trumpienne du monde : l’Union n’est plus un rempart civilisationnel, mais un facteur de dissolution stratégique.
Dans un texte accordé à Politico, le président Trump l’a résumé sans détour : « L’Europe est en déclin ». En réalité, ce ne sont pas les peuples européens qu’il vise, mais leurs dirigeants, leurs élites administratives et leurs constructions institutionnelles. Cette charge n’est que la redite, presque mot pour mot, du discours prononcé par J. D. Vance à Munich en février dernier, lors de la conférence sur la sécurité. Un discours qui avait glacé l’assistance en rompant avec le langage feutré de la solidarité atlantique pour lui substituer la grammaire crue du rapport de force.
Pour autant, il serait erroné de voir dans cette stratégie une rupture formelle avec l’Alliance atlantique. Les États-Unis ne quittent pas l’OTAN. Ils font bien pire : ils annoncent qu’ils n’assureront plus automatiquement la stabilité de leurs alliés.La garantie de sécurité n’est plus automatique ; elle dépend désormais des choix américains et de leurs priorités. L’America First dépasse le slogan : c’est une doctrine stratégique pleinement appliquée.
Pierre Lellouche l’a rappelé récemment avec une lucidité salutaire : l’Alliance atlantique n’a jamais été un mariage d’amour. Elle fut, selon la célèbre formule de Churchill en 1952, destinée à « conserver les États-Unis dedans, les Soviétiques dehors et les Allemands sous contrôle ». Cette architecture reposait sur une asymétrie assumée. Aujourd’hui, le découplage est clairement annoncé à Washington ; il devient même la doctrine stratégique officielle.
Dès lors, l’OTAN n’est pas en « mort cérébrale », mais en phase terminale. Ce constat ne nous autorise pourtant pas à nous réfugier dans les illusions dangereuses d’une « souveraineté européenne » incantatoire. Car l’Europe politique n’est pas une puissance empêchée : elle est une non-puissance structurelle. Elle ne dispose ni d’un demos, ni d’une volonté stratégique unifiée, ni d’un appareil militaire crédible.
Comme je l’ai soutenu dans Si vis pacem, reconstruire la puissance militaire de la France, la fin de l’illusion atlantique ne débouche pas mécaniquement sur une Europe-puissance, mais sur une alternative claire : il n’y a plus de troisième voie ; ou les nations renouent avec la maîtrise pleine et entière de leur destin stratégique, ou elles s’effacent de l’Histoire. L’alliance s’achève ; la défense nationale reprend ses droits et redevient le fondement ultime de la souveraineté.
Ce diagnostic est corroboré par Olivier Zajec, l’un des principaux représentants en France du réalisme en relations internationales. Dans un article du Figaro du 10 décembre 2025 consacré à la nouvelle stratégie américaine, il montre comment ce texte tire les conséquences logiques d’un fait longtemps refoulé : l’Europe s’est volontairement placée sous tutelle américaine. Washington acte désormais cette réalité et en tire les conclusions les plus dures, allant jusqu’à considérer que le Vieux Continent doit être placé sous une forme de « tutelle civilisationnelle ».
La brutalité de la formule choque, mais elle dit l’essentiel : aux yeux des stratèges américains, l’Europe n’est plus un sujet de l’Histoire, mais un espace à gérer, à contenir et à stabiliser à moindre coût. Ce regard désenchanté ne procède ni de la trahison ni du cynisme pur, mais d’un réalisme froid, assumé, qui tranche avec les illusions entretenues depuis des décennies sur le Vieux Continent.
Face à ce basculement, la France n’a plus le luxe du déni ni celui des incantations. Elle doit redevenir une puissance qui s’assume comme telle, politiquement, militairement et moralement ; non pour rompre avec ses alliés, mais pour ne plus dépendre de leur bon vouloir, ni de leurs arbitrages fluctuants.La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine ne signe pas la fin de l’Occident : elle en révèle la vérité. Elle ne nous trahit pas ; elle nous met à l’épreuve. Encore faudrait-il, pour y répondre, une volonté politique à la hauteur du moment historique. Or, contrairement au temps où Churchill et de Gaulle surent penser et agir dans la solitude tragique des nations, le président Macron semble prisonnier d’un imaginaire européen incantatoire, incapable de se hausser à la hauteur de l’Histoire qui revient. À nous de savoir si la France acceptera ce déclassement tranquille — ou si elle choisira, enfin, de rouvrir les yeux et de reprendre son rang.

