Par Francis Jubert
Mourir en liberté ? Anatomie d’un sophisme contemporain
À propos de La mort confisquée. Pour le droit de choisir une fin qui nous ressemble, d’Elsa Walter et François Blot (Grasset, février 2026)
Au moment où la France s’apprête à franchir une étape décisive dans la légalisation de l’aide active à mourir – avec la proposition de loi relative au « droit à l’aide à mourir » revenue en deuxième lecture à l’Assemblée nationale après son rejet par le Sénat en janvier 2026 –, le débat public oscille entre émotions vives, slogans militants et procès d’intention réciproques.
Dans ce contexte tendu, l’essai La mort confisquée. Pour le droit de choisir une fin qui nous ressemble d’Elsa Walter et François Blot (Grasset, paru le 11 février 2026) ne se contente pas d’intervenir dans la controverse : il en modifie subtilement les termes. Né d’une rencontre entre une visiteuse bénévole en cancérologie et un médecin réanimateur, cet ouvrage n’est pas un pamphlet outrancier, mais une réflexion construite, nourrie d’expériences cliniques, de témoignages de patients et de soignants, ainsi que de références philosophiques. Il propose une critique du paternalisme médical, invite à repenser la formation des soignants, la place du savoir expérientiel du patient, le rôle des soins palliatifs et l’effectivité des directives anticipées.
Il fallait prendre cet essai au sérieux, non pour le caricaturer, mais pour en examiner les fondements philosophiques, juridiques et anthropologiques. Car, derrière la dénonciation légitime des confiscations de vérité et d’autonomie au chevet des mourants se joue une question autrement plus grave : celle de l’intentionnalité de l’acte médical, de la nature même du soin, et du rôle du droit face aux mœurs changeantes. Cette recension entend éclairer ce que nos adversaires les plus honnêtes ont véritablement en tête – et montrer pourquoi franchir cette ligne rouge, en érigeant la mort provoquée en prestation publique, transformerait en profondeur notre conception de la dignité humaine, sans que le diagnostic des dysfonctionnements actuels n’y conduise nécessairement.
Car La mort confisquée ne se contente pas de plaider pour une réforme législative. L’ouvrage opère un déplacement plus profond : il propose une redéfinition du droit, de l’autonomie et du soin. Sous couvert de restituer la mort à l’individu, il entérine en réalité une mutation anthropologique majeure : le passage d’un droit ordonné au bien commun à un droit indexé sur la volonté subjective.
Pour comprendre ce glissement, il faut prendre les auteurs au sérieux – et les discuter sur leur terrain.
Une critique puissante du paternalisme médical
Le livre s’ouvre sur une dénonciation argumentée du « non-dit » médical. Les auteurs décrivent avec précision une réalité que beaucoup de familles ont éprouvée : l’atténuation des pronostics, l’euphémisation des diagnostics, la difficulté à dire l’impasse thérapeutique.
Leur analyse est solide. Ils montrent comment, historiquement, la médecine s’est construite sur l’idée qu’« il est bon de ne pas tout dire », notamment lorsque le pronostic s’assombrit. L’« incertitude médicale » devient parfois l’alibi d’un mensonge par omission. Le patient, face à la parole technique, apprend à se taire. La vulnérabilité est interprétée comme incapacité.
Cette critique touche juste.
Elle rappelle les travaux de la médecine narrative (Paul Ricœur, Rita Charon) et convoque implicitement l’éthique de la sollicitude d’Emmanuel Levinas : accueillir le visage de l’autre, solliciter sa parole.
Les exemples cliniques sont convaincants : directives anticipées contournées, décisions prises « pour le bien » du patient, demandes suspectées d’être des symptômes dépressifs. La dénonciation de la « psychiatrisation » de la demande de mort mérite d’être entendue.
Oui, il existe un paternalisme médical.
Oui, l’asymétrie du savoir peut devenir domination.
Oui, la vérité doit être dite.
Mais ce diagnostic conduit-il nécessairement à la légalisation de la mort provoquée, qu’elle prenne la forme d’une euthanasie ou d’un suicide assisté ? C’est à ce point précis que le raisonnement se dérobe : l’argument semble suivre la logique de la souffrance, mais en réalité il s’autorise une transition normative non justifiée. L’autonomie, invoquée comme principe absolu, devient ainsi la clé d’une légalisation qui n’est pas une nécessité mais un choix philosophique et politique.
Le positivisme comme philosophie implicite
L’ouvrage s’ouvre sur une référence à Gisèle Halimi, figure du procès de Bobigny. Ce choix n’est pas neutre. Il inscrit le livre dans une tradition juridique où le droit doit accompagner les mœurs et entériner les évolutions sociétales.
Autrement dit : ce qui est socialement revendiqué finit par devenir juridiquement légitime.
Or cette conception du droit est exactement celle que critiquait Michel Villey dans sa Critique de la pensée juridique moderne. Pour le Professeur Villey, le droit n’est pas un miroir des faits sociaux ; il est un art de dire le juste. Il suppose une référence à la nature humaine et aux boni mores – ces bonnes mœurs qui précèdent le droit positif et l’orientent.
Lorsque le droit cesse d’ordonner les mœurs pour se contenter de les suivre, il abdique.
C’est ce basculement que consacre La mort confisquée. Les auteurs ne le disent pas explicitement, mais leur argumentation repose sur une idée simple : puisque des citoyens demandent l’aide à mourir, et puisque des pratiques en fin de vie hâtent déjà parfois le décès, il serait cohérent d’officialiser ce qui se fait déjà.
Le droit devient l’enregistrement d’un état social.
Mais le droit n’est pas le reflet passif de la société : il n’imprime pas simplement ce qui existe. Il édicte, il ordonne. Il est une norme.
L’intentionnalité : le point décisif
Le chapitre le plus important du livre concerne l’intentionnalité. Les auteurs contestent la distinction classique entre « faire mourir » et « laisser mourir ». Selon eux, la différence tiendrait à une mise en récit de l’intention. Un même geste – arrêt d’un respirateur, sédation profonde – pourrait être interprété comme soulagement ou comme provocation de la mort. L’intention serait subjective, fluctuante, invérifiable.
Dès lors, pourquoi ériger l’intention létale explicite en ligne rouge ?
C’est ici que l’argument devient fragile.
1. L’intention n’est pas un ressenti
En philosophie morale, l’intention n’est pas une émotion intérieure. Elle qualifie l’acte en fonction de sa fin voulue. Administrer une substance pour supprimer la douleur, en acceptant un risque d’abréger la vie, n’est pas identique à administrer une substance pour provoquer la mort.
Le principe du double effet – bien connu de la tradition éthique – distingue précisément ces deux cas. On peut discuter son application. Mais nier la différence revient à dissoudre toute qualification morale des actes.
Or le droit pénal repose sur l’intentionnalité : homicide volontaire, violences involontaires, non-assistance… Supprimez l’intention, vous supprimez la structure même de la responsabilité.
2. La confusion performative
Les auteurs affirment que, dans les hôpitaux, des décisions hâtent déjà la mort. C’est exact : limitation et arrêt de traitement, sédation profonde et continue. Mais ces actes s’inscrivent dans un cadre juridique précis : refus d’obstination déraisonnable, soulagement d’une souffrance réfractaire.
La finalité demeure le soin.
Légaliser l’euthanasie introduit une rupture : la mort devient l’objectif direct de l’acte médical. Le médecin n’accompagne plus un processus ; il l’initie.
Cette transformation n’est pas rhétorique. Elle est ontologique.
Du droit-liberté au droit-créance
Le livre défend un « droit de choisir sa mort ». Ce droit présente deux dimensions :
- un droit-liberté : nul ne doit empêcher ma décision ;
- un droit-créance : l’État et le médecin doivent me fournir les moyens de mourir.
Le passage du premier au second est rarement interrogé.
Or un droit-créance suppose une obligation corrélative. Si j’ai droit à la mort administrée, quelqu’un doit la donner. L’objection de conscience ne résout pas le problème ; elle le déplace.
Nous ne sommes plus dans la sphère privée. Nous transformons la médecine en service public de la mort.
Les auteurs contestent l’argument selon lequel « donner la mort n’est pas un soin ». Ils estiment que la frontière ne résiste pas à l’évolution des pratiques. Mais l’argument est circulaire : plus on élargit la définition du soin, plus la mort y entre.
À ce compte, toute demande satisfaite devient thérapeutique.
L’expérience étrangère : dérive ou logique ?
Les auteurs reconnaissent qu’un risque d’extension existe, mais refusent de parler de dérive fatale. L’évolution dépendrait de la sagesse du législateur.
Pourtant, l’expérience de pays comme la Belgique, les Pays-Bas ou le Canada montre une extension progressive des critères : souffrances psychiques, mineurs, fatigue de vivre.
Ce phénomène n’est pas accidentel. Il est logique. Si l’autonomie est le principe suprême, pourquoi limiter son exercice à certaines pathologies ? Si la souffrance subjective fonde le droit, qui la hiérarchisera ?
La cohérence interne du raisonnement conduit à l’élargissement.
L’autonomie contre la vulnérabilité ?
Les auteurs dénoncent une éthique du « care » qui, sous couvert de compassion, infantiliserait le patient. Leur critique n’est pas sans pertinence. Mais ils opposent autonomie et vulnérabilité comme si l’une devait triompher de l’autre.
Or la condition humaine est structurée par la vulnérabilité. L’autonomie n’est pas souveraineté absolue ; elle est capacité relationnelle située.
La dignité ne dépend pas de la performance, ni du contrôle. Elle tient au fait d’être humain.
C’est ici que le désaccord est anthropologique. Les auteurs soupçonnent derrière l’opposition à l’euthanasie une influence religieuse ou naturaliste. Mais l’argument peut être formulé en termes strictement rationnels : il existe des biens indisponibles, dont la vie humaine fait partie.
Ce que le livre révèle malgré lui
Malgré ses paralogismes, La mort confisquée rend un vrai service : il dévoile l’état de notre société face à la mort. Déni collectif, disparition des rituels, solitude des endeuillés. Sur ce point, le diagnostic est précieux.
Mais la réponse proposée – la maîtrise technique de la fin – risque d’aggraver ce qu’elle prétend guérir.
La médicalisation excessive ne se corrige pas par une médicalisation ultime.
Le mensonge ne se corrige pas par l’injection létale.
Le silence ne se corrige pas par la suppression du sujet.
Conclusion : servir la justice, non la mode
Le débat actuel n’oppose pas des progressistes compatissants à des conservateurs apeurés. Il oppose deux conceptions du droit.
Pour l’une, le droit accompagne les revendications majoritaires.
Pour l’autre, il protège des biens fondamentaux, y compris contre nous-mêmes.
La question n’est pas : « Sommes-nous majoritaires ? »
Elle est : « Que doit protéger la loi ? »
La mort ne doit être ni confisquée par le médecin, ni administrée par l’État. Elle doit être accompagnée dans la vérité, la compétence palliative et la solidarité.
On peut – et l’on doit – réformer la formation médicale, intégrer le savoir expérientiel, reconnaître l’expérience du patient, renforcer les soins palliatifs et assurer le respect effectif des directives anticipées. Rien de tout cela ne justifie de transformer l’acte de donner la mort en prestation publique.À l’heure où le législateur s’apprête à trancher, une chose demeure certaine : si l’intentionnalité cesse d’être une frontière, si la mort devient un droit-créance, alors ce n’est pas seulement une loi qui change. C’est le sens même du soin, et avec lui le visage de notre civilisation.

