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Gaza et l’Iran : le droit international à l’épreuve du tragique

Par Francis Jubert

À propos du livre de Pascal Boniface, Permis de tuer. Gaza, génocide, négationnisme et Hasbara

Avec Permis de tuer. Gaza, génocide, négationnisme et Hasbara (Max Milo, Paris, 2025, 283 pages), Pascal Boniface entend intervenir dans l’un des débats les plus explosifs de l’actualité : la qualification juridique de la guerre menée par Israël à Gaza. Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et observateur chevronné des relations internationales, il propose une analyse qui se veut rigoureuse sur le plan du droit.

Le point de départ de l’ouvrage renvoie à une maxime ancienne : lorsque la guerre éclate, la première victime est la vérité. Dans les conflits contemporains, explique l’auteur, la bataille ne se déroule pas seulement sur le terrain militaire ; elle se joue également dans l’arène médiatique, diplomatique et juridique, où chaque camp mobilise le droit international pour légitimer ses actions et délégitimer celles de l’adversaire.

C’est dans cette perspective que le livre propose une réflexion sur la place du droit dans les conflits contemporains. Pour Pascal Boniface, même imparfait, le droit international constitue un progrès historique : depuis la Seconde Guerre mondiale, un ensemble de normes s’est progressivement imposé pour encadrer l’usage de la force et limiter les excès de la guerre.

Mais cette lecture appelle aussi le lecteur à une vigilance critique : à trop vouloir juger la guerre à l’aune des normes juridiques, on risque de sous-estimer ce qui demeure la donnée fondamentale de la politique internationale — la survie des nations.

Le droit international : un idéal au risque de l’impuissance

Le premier chapitre constitue un plaidoyer pour le droit international. Pascal Boniface en reconnaît les limites structurelles : contrairement au droit interne, il ne dispose ni d’un gendarme ni d’un juge universel. « Trop souvent, la force triomphe encore du droit », écrit-il, tout en rappelant les progrès accomplis depuis 1945 : la Charte des Nations unies, la Cour pénale internationale ou encore les Conventions de Genève.

Cette ambition normative est indéniable. Mais le lecteur averti devra se garder d’un possible fétichisme juridique que suggère parfois l’ouvrage. Si le droit international peut être un rempart, il peut aussi devenir une œillère.

Réduire la tragédie du Proche-Orient à une succession de contentieux revient à oublier que les États ne jouent pas leur survie sur des articles de convention, mais sur des rapports de force existentiels.

Comme l’écrivait Raymond Aron, « les relations internationales se déroulent dans l’ombre de la guerre ». Le droit ne précède pas la paix ; bien souvent, il n’en est que le produit tardif.

Israël et la question des territoires : une lecture légaliste

Pascal Boniface rappelle que la création de l’État d’Israël fut le produit d’une décision internationale, issue du plan de partage adopté en 1947 par l’Organisation des Nations unies. Selon lui, l’État hébreu se serait progressivement éloigné de ce cadre, notamment après la Guerre des Six Jours.

L’auteur insiste sur la colonisation des territoires occupés, qu’il considère comme une violation du droit international humanitaire, et voit dans le gouvernement de Benjamin Netanyahou l’expression d’un éloignement croissant à l’égard des normes onusiennes.

Cette analyse, solidement étayée sur le plan juridique, demeure toutefois partiellement asymétrique. Elle laisse dans l’ombre une difficulté majeure du droit international contemporain : son incapacité à contraindre des acteurs non étatiques tels que le Hamas ou le Hezbollah, qui ne reconnaissent précisément aucune des règles dont on exige le respect scrupuleux d’un État.

Cette dissymétrie constitue aujourd’hui l’un des angles morts du droit de la guerre.

L’Iran et le Liban : l’impensé de la menace existentielle

C’est sur la question de la légitime défense anticipée que l’ouvrage révèle peut-être ses limites les plus éclairantes. L’actualité — des affrontements au Liban aux tensions directes avec l’Iran — impose en effet un débat que le droit classique peine à trancher : celui de la guerre préemptive.

Le droit international traditionnel n’autorise la légitime défense qu’en cas d’attaque armée ou d’imminence clairement établie, selon le célèbre « test de Caroline », issu d’un incident diplomatique du XIXᵉ siècle entre les États-Unis et le Royaume-Uni.

Or ce cadre se heurte aujourd’hui à la transformation des menaces stratégiques. La stratégie régionale de l’Iran est souvent décrite à travers deux images complémentaires. La première est celle de l’« arc chiite », expression popularisée en 2004 par le roi de Jordanie Abdullah II pour désigner la continuité géopolitique reliant l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban sous influence chiite.

La seconde métaphore, fréquemment utilisée dans les analyses stratégiques occidentales et israéliennes, est celle d’un « collier de perles » : une chaîne de positions et de relais militaires — Hezbollah libanais, milices irakiennes, régime syrien, mouvements armés palestiniens ou Houthis yéménites — permettant à Téhéran de projeter son influence par l’intermédiaire d’acteurs alliés, appelés communément proxys.

L’« arc » décrit ainsi la structure géopolitique de cet espace d’influence, tandis que le « collier de perles » en souligne la dimension opérationnelle, chaque « perle » constituant un point d’appui dans la stratégie de projection indirecte de la puissance iranienne.

À cela s’ajoute le développement du programme nucléaire iranien, qui nourrit la crainte — réelle ou exagérée — d’une prolifération incontrôlée des technologies militaires au profit d’acteurs non étatiques.

Dans un tel contexte, attendre « l’imminence avérée » d’une attaque peut apparaître, pour un État de la taille d’Israël, comme un pari stratégique déraisonnable. La tension devient alors insoluble : la morale de l’intention — se défendre — entre en conflit avec la morale de la norme — attendre d’être frappé.

Droit contre puissance : le retour du tragique

En définitive, Permis de tuer met en lumière une tension constitutive de la politique internationale : celle qui oppose la norme juridique à la logique de puissance.

Pascal Boniface défend la première avec constance. Mais l’histoire rappelle que le système international demeure, pour reprendre la formule de Raymond Aron, « un monde sans tribunal », où la légalité et la force coexistent sans jamais se confondre.

Le mérite du livre est de rappeler l’existence d’un cadre normatif indispensable. Sa limite est peut-être de suggérer que ce cadre pourrait suffire à contenir les passions idéologiques, religieuses ou impériales qui traversent le Moyen-Orient.

Cette tension éclaire également certaines ambiguïtés de la diplomatie française contemporaine. La politique du « en même temps » revendiquée par Emmanuel Macron apparaît à plusieurs observateurs comme une tentative difficile de concilier soutien aux alliés occidentaux et maintien d’un dialogue avec l’Iran. Plusieurs analystes, dont Pierre Lellouche, décrivent cette posture comme un équilibre instable, au moment même où les États-Unis et Israël cherchent à contenir — voire à affaiblir — le régime de Téhéran.

Ainsi, le président français a plaidé pour « une solution diplomatique plus que jamais nécessaire pour répondre à ces défis cruciaux, mettre fin à l’escalade et préserver la paix », tout en s’entretenant avec le président iranien Massoud Pezeshkian. Cette ligne diplomatique, qui combine fermeté verbale sur les programmes nucléaire et balistique de l’Iran avec la volonté de maintenir le dialogue, illustre les limites d’une approche fondée principalement sur la médiation normative dans un contexte de confrontation stratégique ouverte.

Croire que le droit peut remplacer la puissance est une illusion. Mais croire que la puissance peut se passer du droit serait sans doute une erreur symétrique.

Conclusion : le droit, fragile rempart

Dans un monde marqué par la prolifération nucléaire, les guerres hybrides et la montée des acteurs non étatiques, le droit international ressemble de plus en plus à un langage commun fragile, que les puissances invoquent autant qu’elles le contournent.

Il ne peut empêcher les conflits. Mais il demeure l’un des rares outils permettant d’en limiter la brutalité et d’en juger les excès.

Comme le souligne l’essayiste Nicolas Baverez dans une analyse consacrée aux conséquences stratégiques de la confrontation avec l’Iran : « L‘Europe reste spectatrice des bouleversements du monde du XXIᵉ siècle… Elle ne peut mieux montrer à tous les prédateurs qu’elle est une proie qui a déjà intégré sa défaite. »

Entre Gaza et l’Iran, entre guerre conventionnelle et conflits par procuration, le décalage entre l’ordre juridique hérité de 1945 et la réalité stratégique du XXIᵉ siècle devient chaque jour plus visible.Retrouver le sens du tragique, ce n’est pas renoncer au droit. C’est admettre qu’il ne peut survivre qu’adossé à une lucidité politique sur la nature du monde.

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