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Davos, Carney, Mélenchon et le nouveau partage du monde : l’heure des conservateurs

Par Francis Jubert

À Davos, on ne parle plus seulement d’économie. On y redessine désormais l’ordre du monde. Lorsque Mark Carney, Premier ministre canadien, affirme devant l’élite globale que nous vivons « la rupture de l’ordre mondial » et la fin d’une « fiction agréable », il ne décrit pas une crise passagère : il acte un basculement historique.

Le monde d’hier, fondé sur la souveraineté implicite des nations et la stabilité relative des puissances, cède la place à un espace fluide, fragmenté, régi par des coalitions variables, des flux transnationaux et une gouvernance post‑nationale.

Sous couvert de réalisme géopolitique, Davos 2026 consacre en réalité un nouveau partage du monde. Non plus selon les frontières politiques classiques, mais selon des logiques de circulation – capitaux, normes, populations, idéologies.

Ce qui se joue n’est pas la fin d’un ordre, mais sa transformation : un système où les peuples comptent moins que les mécanismes, et où la souveraineté devient un simple paramètre d’ajustement.

Autrement dit : on ne libère pas les peuples, on les reprogramme.

Le discours de Mark Carney en dit long. En citant Vaclav Havel et son « vivre dans le mensonge », il reconnaît que l’ordre international fondé sur des règles n’était qu’une fiction utile, tolérée tant que l’hégémonie américaine en garantissait les bénéfices. Désormais, dit‑il, « il faut retirer l’enseigne ». Le diagnostic est lucide, mais l’usage qu’en fait Davos l’est beaucoup moins : il ne s’agit pas de rendre aux nations leur liberté politique, mais d’adapter les sociétés à une réalité qu’elles ne maîtrisent plus.

Derrière la rhétorique de la « puissance des moins puissants » se cache une mutation plus profonde. Les puissances moyennes cessent d’être politiques pour devenir fonctionnelles : plateformes énergétiques, financières, migratoires ou technologiques. Leur identité n’est plus un projet, mais un usage. Davos ne défend pas la souveraineté : il défend l’adaptabilité. Et l’adaptabilité est souvent le nom poli de la dépossession.

Il existe une parenté objective entre le sommet de Davos et la stratégie de Jean‑Luc Mélenchon : tous deux prônent la soumission à un mouvement qui nous dépasse. Là où Davos érige l’adaptabilité économique en norme de la modernité, Mélenchon impose l’acceptation du « Grand Remplacement » comme une fatalité heureuse.

En célébrant une « nouvelle France » qui deviendrait « autre chose » que ce qu’elle fut, le chef de file de La France insoumise parle au fond la même langue que les élites mondialisées, mais avec une grammaire populaire : celle qui consiste à dire aux peuples que leur identité est variable, et leur dépossession, inévitable.

Là où Mark Carney parle de flux stratégiques, Mélenchon parle de créolisation. Là où Davos évoque la recomposition mondiale, Mélenchon invoque la mutation culturelle. L’objet est identique : dissoudre les continuités politiques, culturelles et nationales dans un mouvement présenté comme inéluctable.

Davos gère le monde comme un portefeuille ; Jean‑Luc Mélenchon gère les peuples comme une matière brute. L’un technocratise la transformation ; l’autre la moralise. Tous deux partagent la même anthropologie : il n’y aurait plus de peuples souverains, seulement des populations adaptables ; plus de frontières politiques, seulement des interfaces ; plus d’héritage, seulement du mouvement. Le grand mensonge moderne n’est plus seulement idéologique : il est anthropologique – faire croire aux nations qu’elles peuvent survivre sans se reconnaître elles‑mêmes.

Face à cette double pression, mondialiste et progressiste, le conservatisme change de nature. Il n’est plus une posture intellectuelle, mais une force structurante.

Partout, un réveil s’opère : en Hongrie avec Viktor Orbán, en Italie avec Giorgia Meloni, en Europe centrale ou en Amérique du Nord, des gouvernements, partis, intellectuels et réseaux culturels réapprennent à nommer ce que le progressisme voulait rendre indicible : la nation, la transmission, la limite, l’enracinement, la vie. Ce mouvement n’est ni homogène ni exportable ; il devient une force précisément parce qu’il se sait pluriel.

Le conservatisme du XXIᵉ siècle n’est plus un réflexe défensif ; il devient acteur géopolitique et culturel. Non une internationale idéologique, mais une convergence stratégique. Là où les progressistes coopèrent spontanément – dans les institutions, les ONG, les juridictions, les universités ou les médias –, les conservateurs apprennent à leur tour à agir de concert.

Agir de concert ne signifie pas penser à l’identique ; cela signifie reconnaître les combats communs : la souveraineté contre la gouvernance hors‑sol ; la continuité des peuples contre leur recomposition forcée ; la liberté réelle contre l’ingénierie sociale ; la protection de la vie contre sa marchandisation. Ces combats dessinent la dimension internationale du conservatisme.

La France, dans cette perspective, n’est ni un satellite ni un modèle clé en main. Elle demeure une nation singulière, un « État‑monde », selon la belle expression de Philippe de Villiers. Regarder vers l’Amérique conservatrice ou vers l’Europe centrale, ce n’est ni se soumettre ni s’aligner : c’est repérer les fronts idéologiques majeurs pour mieux conduire les nôtres.

La France n’a pas vocation à devenir une province culturelle de combats étrangers. Elle doit redevenir une nation politique, consciente de sa puissance et de son autonomie stratégique, capable de dialoguer avec tous les conservatismes sans renoncer à sa propre grammaire historique, intellectuelle et spirituelle.

C’est dans cet esprit que Le Nouveau Conservateur entend désormais jouer son rôle : non comme une chapelle, encore moins comme un organe partisan, mais comme un point de ralliement intellectuel et stratégique. Un espace où le bloc de convictions conservateur – souveraineté, identité, enracinement, transmission, autorité politique, liberté réelle – sort de l’enfouissement pour devenir opérant.

Le conservatisme ne progresse pas dans l’abstraction, mais dans le rapport de force. En France, cela suppose de rompre avec la fragmentation stérile. Le camp conservateur ne peut plus se payer le luxe de la pureté impuissante tandis que le progressisme, lui, sait s’unir. L’enjeu n’est pas l’adhésion mécanique, mais l’orientation ; non de suivre la marche, mais d’en dicter le rythme ; non de se fondre dans la masse, mais d’en constituer l’ossature.

Les grandes batailles contemporaines sont transnationales. La question de la mort provoquée en est un exemple éclairant : partout, les mêmes réseaux et narratifs s’emploient à ériger l’euthanasie et le suicide assisté en droit opposable. Ceux qui veulent banaliser la suppression de la vie agissent déjà à l’échelle internationale. Leur résister exige plus que des indignations locales : une coalition intellectuelle, politique et morale.

C’est en agissant de concert que les conservateurs pèseront vraiment. En se parlant, en se comprenant et en s’appuyant mutuellement, ils pourront faire reculer leurs véritables adversaires : non des individus, mais une vision du monde qui réduit la vie à une variable, la nation à une plateforme et l’homme à un matériau.

Lorsque Mark Carney appelle à « cesser de faire semblant », il touche juste sans aller au bout. La question n’est pas seulement de nommer la réalité, mais de choisir ce que nous voulons qu’elle devienne : un monde d’adaptation permanente ou un monde de responsabilité enracinée ? Un espace de circulation ou une communauté de destin ?

Davos choisit la gestion. Mélenchon choisit la mutation. Les conservateurs, eux, choisissent la transmission.Le nouveau partage du monde ne se joue pas seulement entre Washington, Pékin ou Moscou ; il se joue dans l’esprit des nations européennes et de leurs forces vives : consentiront‑elles à n’être que des plateformes logistiques, ou sauront‑elles redevenir des peuples politiques souverains ?

Alors qu’à Davos on efface les identités et qu’à l’extrême gauche on cultive l’illusion de la table rase, les conservateurs se voient confier une mission historique : non pas simplement faire rempart, mais s’unir pour « construire le monde du Bien »,  cette ambition civilisatrice chère à Jean‑Paul II.

Le Nouveau Conservateur n’entend pas être le spectateur de cette mutation ; il entend, plus que jamais, en devenir l’architecte.

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