Par Francis Jubert
À Bruxelles, sous couvert de bonnes intentions, se prépare une évolution lourde de conséquences pour la France. Un amendement visant à encadrer plus strictement l’exportation de matériel militaire hors des frontières de l’Union européenne doit être débattu en février prochain. Cet amendement s’inscrit dans la révision des directives 2009/43/CE et 2009/81/CE relatives au contrôle des transferts de produits liés à la défense et aux marchés publics de défense.
Porté notamment par les eurodéputés Pekka Toveri (PPE) et Anna-Maja Henriksson (Renew), qui le présentent comme un instrument de régulation éthique, il constitue en réalité une menace directe pour la base industrielle et technologique de défense (BITD) française, pour notre autonomie stratégique et pour la capacité de la France à demeurer une puissance militaire crédible.
Loin d’être technique, ce débat est éminemment politique. Il touche au cœur même de la souveraineté nationale : la faculté d’un État à concevoir, produire, exporter et employer ses propres systèmes d’armes selon ses intérêts vitaux propres, et non selon une norme supranationale fluctuante.
Une logique moralisatrice aux effets destructeurs
À première vue, l’intention semble louable : éviter que des équipements européens ne se retrouvent dans des zones instables ou servent des causes contestables. Mais appliquée de manière moralisatrice et technocratique, cette logique produit l’effet inverse. Elle affaiblit précisément les nations qui ont fait le choix de l’autonomie stratégique.
L’exportation d’armement n’est pas un commerce ordinaire. Elle permet d’amortir les coûts de recherche et développement, de soutenir l’innovation, d’entretenir des chaînes industrielles longues et de garantir la disponibilité des équipements pour nos forces. Toucher à l’export, c’est toucher à la capacité même d’un pays à se défendre.
La France a bâti son modèle stratégique sur une cohérence entre industrie, diplomatie et défense. Rompre cet équilibre, c’est accepter une dépendance accrue, notamment vis-à-vis d’acteurs extra-européens.
La BITD française : un modèle unique en Europe
Contrairement à une idée entretenue à Bruxelles, la France ne dispose pas d’une industrie de défense de même nature que celle des autres États européens. Comme le rappelle l’eurodéputé français Christophe Gomart, ancien chef du renseignement militaire, certains auteurs de l’amendement cherchent le soutien de pays qui « ne disposent pas d’une base industrielle et technologique de défense solide », avec une volonté assumée de « redistribuer les cartes en affaiblissant les grandes BITD existantes ». Il précise que la BITD française est la plus puissante d’Europe, avec près de 4 500 entreprises.
Ce chiffre dit tout. Dassault Aviation, Naval Group, KNDS, MBDA, Thales, Safran, mais aussi des milliers de PME et d’ETI irriguent le territoire, soutiennent l’innovation, l’emploi qualifié, la souveraineté technologique et la crédibilité militaire.
Il ne s’agit pas d’une simple filière industrielle, mais d’un écosystème stratégique complet, de la conception à l’emploi opérationnel. Affaiblir cette architecture au nom d’une harmonisation européenne revient à substituer une logique de marché à une logique de puissance.
La France, puissance exportatrice et stratégique
La France se maintient aujourd’hui au deuxième rang mondial des exportateurs d’armement, derrière les États-Unis. Ce résultat traduit à la fois une excellence technologique reconnue — Rafale, frégates, artillerie, missiles, systèmes de commandement, cyberdéfense — et une cohérence politique.
Exporter, ce n’est pas seulement vendre. C’est structurer des partenariats, contribuer à la stabilité du Moyen-Orient, de l’Indo-Pacifique et des théâtres africains d’intérêt vital pour la France, renforcer des alliances et maintenir une base industrielle capable de soutenir nos propres forces. Sans exportation, il n’y a ni volume, ni innovation, ni crédibilité stratégique durable.
La France demeure par ailleurs maîtresse de ses choix stratégiques, au premier rang desquels figure sa dissuasion nucléaire, pilier intangible de son indépendance nationale. Toute mesure qui fragiliserait la BITD affaiblit mécaniquement cette liberté fondamentale.
Le rôle politique d’Alice Rufo
Dans ce contexte, il faut saluer le rôle de la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo (photo), dont la compétence et la maîtrise des dossiers industriels sont reconnues. Elle ne se contente pas d’incarner une ligne : elle défend activement la BITD française comme condition de la souveraineté stratégique, de la crédibilité opérationnelle et de la continuité industrielle.
Face à une Europe tentée par la normalisation morale et commerciale de la défense, cette position rappelle une évidence : la sécurité n’est pas une variable de marché, mais une responsabilité politique.
Une Europe qui sort de son champ de compétence
Le cœur du problème est autant juridique que politique. L’amendement s’inscrit dans une logique visant à lever les « obstacles » au marché unique de la défense. Or cette approche heurte frontalement le droit primaire européen.
L’article 346 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne est explicite : « Tout État membre peut prendre les mesures qu’il estime nécessaires à la protection des intérêts essentiels de sa sécurité et qui se rapportent à la production ou au commerce d’armes. »
Autrement dit, la défense ne relève pas de la compétence intégrée de l’Union européenne, mais de la souveraineté des États. Transformer la BITD en simple maillon d’une « filière européenne » revient à vider cet article de sa substance et à déplacer insidieusement le centre de décision stratégique hors des capitales nationales.
La coopération doit démultiplier notre puissance, pas diluer notre autonomie.
Derrière l’éthique, une recomposition industrielle
L’amendement n’est pas neutre. Derrière le vocabulaire de la responsabilité se dessine une recomposition industrielle. Les pays qui ne disposent pas d’une BITD solide ont intérêt à affaiblir ceux qui en ont une. Sous prétexte d’harmonisation, on cherche à redistribuer les avantages compétitifs, au détriment des puissances militaires établies.
La France deviendrait alors non plus un acteur souverain, mais un fournisseur parmi d’autres, soumis à des arbitrages technocratiques extérieurs à ses intérêts vitaux.
Cette logique a déjà été analysée dans Si vis pacem – Rebâtir la puissance militaire française, publié fin 2025 aux Éditions de la Délivrance dans la Collection « France 2027 » : la paix ne se construit pas sur la dilution de la force, mais sur sa cohérence.
Un débat décisif en février
Le débat prévu en février prochain n’est donc pas secondaire. Il engage l’avenir du modèle stratégique français. Il engage notre capacité à produire, exporter, innover et décider.
Il engage notre liberté d’action diplomatique et militaire.
Voir dans cet amendement une simple régulation technique serait une contresens majeur. Il constitue une tentative sérieuse pour conduire la France à n’être plus en matière de défense qu’un segment d’une chaîne de valeur européenne, dépolitisée, alignée juridiquement et affaiblie stratégiquement.
Conclusion – Dans un monde de force, la souveraineté ne se délègue pas
Le moment est mal choisi pour affaiblir la puissance militaire française. Le monde qui vient n’est plus celui de la régulation heureuse, mais celui du retour brutal des rapports de force. Nicolas Baverez l’a rappelé avec justesse à propos du « monde selon Trump » :
« Dans un monde sans ordre international où la violence prime le droit, c’est vivre dans le mensonge que de prétendre que l’intégration conduit à autre chose que la vassalisation. Dès lors qu’il est régi par les empires sur la base des seuls rapports de force, les puissances moyennes se trouvent devant un choix simple : s’unir pour siéger à la table des dirigeants du XXIe siècle ou bien figurer à leur menu (…) : “les forts agissent comme ils le veulent, les faibles souffrent autant qu’ils le doivent.” »
Ce diagnostic vaut pleinement pour la France. À l’heure où les empires reviennent, où l’Ukraine combat pour sa survie, où la dissuasion redevient centrale et où l’Indo-Pacifique se militarise, la souveraineté ne se proclame pas : elle se construit par la maîtrise industrielle, technologique et stratégique.
Comme le rappelle Olivier Sueur, professeur à Sciences Po et ancien sous-directeur OTAN-UE au ministère des Armées, l’autonomie stratégique européenne ne relève plus du slogan mais d’un programme massif : élaboration d’un Livre blanc sur l’avenir de la défense européenne, mise en place de l’instrument SAFE doté de 150 milliards d’euros, proposition de la Commission de 131 milliards d’euros pour la défense de l’espace entre 2028 et 2034, réarmement allemand avec le poids considérable pris par Rheinmetall, et capacité européenne à soutenir l’Ukraine de manière autonome.
L’Europe a donc engagé un mouvement de réarmement inédit. Reste une question centrale : ce réarmement se fera-t-il dans le respect des souverainetés industrielles et stratégiques des États, ou sera-t-il absorbé dans un « marché unique de la défense » qui, faute d’opposition politique, deviendra de facto une compétence de l’Union européenne, appelée à investir d’ici 2030 près de 800 milliards d’euros dans le programme « ReArm Europe » ?
Car il y a une illusion dangereuse à croire que l’intégration administrative produit mécaniquement de la puissance. Dans un monde dominé par le retour des empires, l’intégration sans souveraineté conduit non pas à la protection, mais à la dépendance. Transformer la BITD française en segment d’une chaîne européenne pilotée par la norme plutôt que par la stratégie, c’est accepter que la France ne décide plus vraiment de sa sécurité.
Ce débat qui trouvera son point d’orgue en février n’est pas technique. Il est existentiel.
Il concerne la capacité de la France à rester une nation qui produit, exporte, dissuade et choisit. Il concerne notre place à la table du XXIᵉ siècle — ou notre présence au menu.
Il est urgent de se mobiliser. Parlementaires, industriels, militaires, responsables politiques et intellectuels doivent comprendre que l’on ne défend pas la paix en affaiblissant les instruments de la puissance, mais en les rendant cohérents, crédibles et souverains.
Dans un monde où la force redevient la grammaire des relations internationales, la France n’a pas le droit de transformer sa BITD en variable d’ajustement européenne. Elle doit en faire, plus que jamais, un pilier de son indépendance.

