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Après l’Occident ? — Le diagnostic crépusculaire de Hubert Védrine et Maurice Godelier

Par Francis Jubert

Une interrogation plus qu’un manifeste

Avec Après l’Occident ? publié début février 2026, Hubert Védrine et Maurice Godelier proposent moins un essai doctrinal qu’une conversation stratégique sur la condition historique de l’Europe et sur la fin possible d’un cycle civilisationnel. L’ouvrage — bref, dense, presque socratique — se présente comme une suite d’échanges entre deux figures que tout semblait opposer : un ancien ministre des Affaires étrangères, acteur de la realpolitik mitterrandienne, et un anthropologue héritier de la grande école structuraliste. Pourtant, leur diagnostic converge : l’Occident ne peut plus imposer sa vision du monde et doit apprendre à vivre dans un ordre international redevenu pluraliste.

Le livre s’inscrit clairement dans le contexte du retour du tragique géopolitique. La réélection de Donald Trump, la fragmentation du système international et la montée du « Sud global » servent de toile de fond à un questionnement plus profond : la domination occidentale, qui dura près de cinq siècles, touche-t-elle à son terme ?

Le mérite premier du texte est d’échapper aux deux écueils habituels : ni célébration nostalgique  d’un Occident hégémonique désormais révolu, ni repentance mémorielle érigée en posture intellectuelle permanente. Védrine et Godelier se situent dans un espace rare aujourd’hui : celui du constat historique débarrassé de l’illusion morale.

L’Occident, une construction historique et missionnaire

L’une des thèses centrales consiste à replacer l’Occident dans une longue généalogie. Loin d’être une invention du XXᵉ siècle, l’Occident géopolitique serait l’héritier d’un continuum qui va de l’Empire romain d’Occident à la chrétienté médiévale, puis aux Lumières et enfin à l’expansion coloniale.

Cette profondeur historique permet aux auteurs de formuler une idée forte : l’Occident n’est pas seulement une puissance, mais une civilisation missionnaire. De la conversion religieuse à la diffusion des droits de l’homme, une même matrice universaliste traverserait les siècles. Hubert Védrine insiste sur cette logique qui conduit successivement à « évangéliser», puis à « démocratiser », voire — dans les versions contemporaines — à « droit-de-l’hommiser ».

Cette filiation entre christianisme et universalisme moderne est sans doute l’un des passages les plus stimulants du livre. Elle rejoint en creux les analyses conservatrices qui voient dans la modernité occidentale une sécularisation des catégories chrétiennes. La notion même de repentance mémorielle serait ainsi le prolongement laïque du péché originel — idée qu’Hubert Védrine expose explicitement, non pour nier les crimes du passé, mais pour en interroger la portée performative : ce moment où l’exigence légitime de vérité historique devient, à son tour, un principe actif de redéfinition du présent, au risque d’installer une culpabilité politique parfois paralysante.

La fin de l’Occident géopolitique ?

L’essai distingue avec précision deux réalités souvent confondues : l’Occident culturel et l’Occident géopolitique.

Le second naît véritablement en 1941 avec la Charte de l’Atlantique, se consolide avec l’OTAN en 1949, puis se structure pendant la guerre froide autour du bloc euro-américain. Cette architecture, selon Hubert Védrine, aurait survécu jusqu’à l’ère Biden avant d’entrer dans une phase de crise ouverte. Les Européens croyaient à une « communauté internationale » régie par des normes universelles ; les Américains, eux, se vivaient comme une hyperpuissance victorieuse.

La rupture serait aujourd’hui explicite : une Amérique redevenue brutale, mercantiliste, unilatérale — que l’auteur qualifie d’« américaine du XIXᵉ siècle ». L’entretien évoque même un « schisme » entre les deux rives de l’Atlantique. Cette formule mérite attention : elle suggère que l’alliance occidentale pourrait devenir un souvenir historique, non un cadre durable.

La réflexion rejoint d’ailleurs une idée développée récemment par Hubert Védrine dans d’autres interventions : nous ne vivons pas un nouvel ordre mondial, mais un « désordre évolutif », dans lequel plusieurs logiques de puissance coexistent sans hiérarchie claire.

Le mirage universaliste européen

L’un des passages les plus décapants concerne la perception occidentale du « Sud global ». Les auteurs soulignent un malentendu persistant : les peuples non occidentaux souhaitent souvent la prospérité, la stabilité et certaines libertés, mais non l’ingérence morale qui accompagne traditionnellement les politiques occidentales.

Le paradoxe est bien résumé : l’Occident est à la fois un modèle à imiter et un modèle à rejeter.

Les sociétés postcoloniales veulent vivre mieux — mais par elles-mêmes. Cette distinction, apparemment simple, entraîne des conséquences stratégiques majeures. L’aspiration à la modernité ne signifie pas adhésion aux formes politiques occidentales les plus récentes, encore moins à leurs évolutions sociétales internes.

Derrière cette analyse affleure une critique indirecte de la diplomatie normative européenne, souvent perçue comme moralisatrice. Hubert Védrine et Maurice Godelier ne contestent pas la validité intrinsèque des principes démocratiques ; ils contestent leur instrumentalisation comme levier d’influence.

Trois scénarios pour l’Europe

La partie la plus politique de l’ouvrage — et probablement celle qui intéressera le plus les lecteurs du Nouveau Conservateur — est l’exploration des scénarios possibles pour l’avenir occidental.

  • La trumpisation durable : l’Europe suivrait l’évolution américaine vers une conception des relations internationales davantage marquée par l’affirmation identitaire et la logique d’intérêt immédiat
  • L’Occident européen : les Européens reprendraient le flambeau d’un universalisme réinventé, autonome et plus réaliste.
  • Le divorce transatlantique : États-Unis et Europe poursuivraient des trajectoires séparées, marquant la fin de l’Occident géopolitique.

Hubert Védrine penche clairement pour la deuxième hypothèse, tout en reconnaissant les obstacles. Le premier est militaire : sans garantie américaine, l’Europe doit bâtir une capacité stratégique crédible — ce qui implique commandement, doctrine et légitimité politique, questions que les institutions européennes actuelles peinent à résoudre.

Cette remarque est particulièrement intéressante car elle rejoint un débat français ancien : l’autonomie stratégique peut-elle exister sans souveraineté politique pleine et entière ?

Une Europe exemplaire mais non missionnaire ?

La proposition la plus originale — et peut-être la plus controversée — tient dans l’idée d’une Europe « rayonnante sans être prosélyte ». Autrement dit : redevenir attractive par l’exemple plutôt que par l’injonction.

Cette thèse inverse radicalement le paradigme dominant depuis la fin de la guerre froide. Là où les années 1990 célébraient la diffusion inévitable du modèle libéral, Hubert Védrine et Maurice Godelier plaident pour une posture de modestie stratégique.

On peut y voir une forme de néo gaullisme intellectuel : reconnaître le pluralisme du monde sans renoncer à ses propres principes. Toutefois, une ambiguïté demeure. Peut-on réellement dissocier puissance et universalité ? L’Europe peut-elle rester influente si elle renonce à projeter une vision du monde ? Le livre pose la question sans y répondre pleinement.

Les limites du diagnostic

Si l’ouvrage séduit par sa clarté conceptuelle, certaines zones d’ombre apparaissent.

D’abord, l’idée d’une fin du prosélytisme occidental pourrait sous-estimer la force des dynamiques idéologiques internes à l’Europe elle-même. Les élites européennes, formées dans une culture normative où la régulation juridique et l’universalisation des normes priment sur la logique de puissance, sont-elles réellement prêtes à ce renoncement ?

Ensuite, le texte reste discret sur la dimension civilisationnelle de la crise occidentale : démographie, fragmentation culturelle, crise de la transmission. Le diagnostic géopolitique est solide, mais la réflexion sur les évolutions internes des sociétés occidentales n’est qu’esquissée.

Enfin, l’ouvrage se montre relativement optimiste quant à la capacité des Européens à se « redresser ». Or l’histoire récente laisse penser que le passage de la conscience du problème à la décision stratégique est loin d’être acquis.

Un livre symptôme d’une bascule intellectuelle

Au‑delà de son contenu, Après l’Occident ? illustre un changement profond : des figures du cœur de l’establishment occidental — qui, jusqu’ici, défendaient la “mission universelle” de l’Occident et commencent à en reconnaître les limites, comme l’ont montré les débats récents sur l’OTAN, l’Ukraine ou le Sud global — prennent aujourd’hui la parole pour questionner ce paradigme. 

Ce glissement est majeur : pendant des décennies, critiquer le messianisme occidental revenait à se placer à la marge ; désormais, cette critique irrigue le débat central. Dans ce contexte, le livre joue un rôle révélateur : il indique que la question n’est plus de savoir si l’ordre occidental décline, mais comment l’Europe peut survivre et se repositionner face à cette transition.

Conclusion — Une lucidité froide

Le dialogue entre Hubert Védrine et Maurice Godelier ne propose ni programme politique ni prophétie rassurante. Il invite à une forme de lucidité froide : l’époque où l’Occident dictait la norme mondiale est close, et l’Europe doit apprendre à exister autrement.

Pour le lecteur conservateur, le livre peut apparaître comme une confirmation paradoxale : la fin de l’universalisme missionnaire n’implique pas la fin de la civilisation européenne, mais peut-être sa chance de renaissance — à condition de retrouver puissance, cohérence intérieure et sens historique.

En cela, Après l’Occident ? n’est pas un ouvrage de déclin. C’est un livre de seuil. Et il pose, implicitement, la question décisive : l’Europe saura-t-elle redevenir un sujet de l’histoire — ou restera-t-elle l’objet nostalgique d’un monde qu’elle a elle-même façonné ?

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