Par Francis Jubert
Le 19 février 2026, l’Assemblée nationale a basculé à une voix près.
Par 71 voix contre 70, deux amendements ont supprimé la condition d’incapacité physique et instauré un « libre choix » entre suicide assisté et euthanasie administrée par un médecin ou un infirmier.
Ce vote, intervenu contre l’avis du gouvernement, n’a pas simplement modifié un article. Il a déplacé l’équilibre du texte. Les interruptions de séance, les regrets exprimés sur plusieurs bancs et la demande d’un nouveau vote en témoignent : quelque chose s’est produit.
Mardi prochain, les députés ne se prononceront plus sur un compromis fragile.
Ils auront à mesurer un changement de nature.
Une rupture de logique
Le projet initial était présenté comme strictement dérogatoire : répondre à des situations exceptionnelles, notamment celles de patients physiquement incapables d’accomplir eux-mêmes un geste fatal. La suppression de cette condition modifie la philosophie du dispositif.
L’acte n’est plus pensé comme palliatif d’une impossibilité matérielle ; il devient une option offerte au choix du patient. La distinction entre suicide assisté et euthanasie administrée — distinction éthique réelle — s’en trouve relativisée.
Plusieurs députés ont reconnu que le texte avait changé de visage. Des doutes se sont exprimés. Certains ont annoncé qu’ils réexamineraient leur position. Ce constat est lucide : le centre de gravité s’est déplacé.
« Vouloir tout, c’est risquer de tout perdre »
Une phrase d’Olivier Falorni cristallise cette prise de conscience : « Vouloir tout, c’est risquer de tout perdre. »
Ce « tout » désigne l’élargissement progressif du cadre initial : disparition d’un critère limitatif, extension du rôle actif du soignant, banalisation d’un acte présenté comme exceptionnel.
Dans les débats bioéthiques, cette dynamique est connue. Certains promoteurs de la légalisation ont théorisé une progression par étapes : obtenir l’admission d’un cas extrême, puis élargir progressivement le périmètre. Une fois le principe introduit, sa stabilisation devient fragile.
La question posée aux députés n’est donc pas sentimentale. Elle est normative : un principe nouveau, une fois inscrit dans le droit, peut-il réellement demeurer borné ? L’expérience étrangère invite à la prudence.
Ce que le texte rendra inévitable
Il est une conséquence dont on parle peu, mais qui surgira nécessairement si la loi est adoptée : la reconfiguration de l’organisation hospitalière autour d’une mort programmée.
Dès lors que la date et l’heure d’un décès sont anticipées, la situation médicale change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner une fin de vie subie, mais d’organiser un acte dont le moment est déterminé.
Dans plusieurs pays européens, cette réalité a conduit à intégrer le don d’organes dans le parcours des patients euthanasiés. En Espagne, en 2023, 42 euthanasies ont permis 172 transplantations. La Belgique connaît une évolution comparable.
Il ne s’agit pas de soupçonner les équipes médicales. Il s’agit de constater une mécanique institutionnelle : lorsqu’un système permet d’anticiper la mort, il permet aussi d’anticiper la transplantation.
Or la France compte plus de 23 000 patients en attente de greffe. Chaque année, près d’un millier de personnes décèdent faute d’organe disponible. Dans un tel contexte, la pression statistique existe. Elle n’est pas idéologique ; elle est structurelle.
À partir du moment où la mort devient planifiée, la question du prélèvement cesse d’être abstraite. Elle devient organisationnelle. Ce débat n’a pas eu lieu.
La frontière médicale
La Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) le rappelle avec constance : la main qui soigne ne peut devenir la main qui donne la mort. Cette affirmation n’est pas un slogan. Elle décrit une architecture.
Le patient accepte l’autorité médicale parce qu’il sait que le soin vise toujours son bien, jamais sa suppression. Introduire dans le droit la possibilité pour un médecin ou un infirmier d’administrer la mort transforme cette relation. Une frontière essentielle se trouve franchie. Or certaines frontières doivent demeurer étanches. Non par rigidité morale, mais parce qu’elles structurent la confiance.
L’histoire des législations étrangères montre que chaque garde-fou présenté comme intangible devient, avec le temps, discutable. Les critères s’élargissent. Les conditions s’assouplissent. L’exception s’installe. C’est cette dynamique que beaucoup observent aujourd’hui, avec effacement et effroi.
Notre position : maintenir la frontière
Il ne s’agit pas d’améliorer ce texte. Il ne s’agit pas de mieux l’encadrer. Il s’agit d’en refuser le principe.
- Nous ne pouvons pas faire de la mise à mort un acte médical.
- Nous ne pouvons pas redéfinir le soin comme incluant l’injection létale.
- Nous ne pouvons pas transformer une exception tragique en procédure organisée.
C’est un Non possumus.
Oui aux soins palliatifs, pleinement financés, réellement accessibles sur tout le territoire.
Oui à la lutte contre la douleur.
Oui à l’accompagnement humain jusqu’au dernier instant.
Non à l’euthanasie.
Non à la confusion des rôles.
Non à l’inscription dans le droit d’un geste qui inverse la vocation même de la médecine.
Mardi, les députés auront à choisir. Ils ne choisiront pas seulement un dispositif technique.
Ils diront si la République attend de ses médecins qu’ils soignent jusqu’au bout — ou qu’ils administrent la fin.
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