Par Paul-Marie Coûteaux et Guillaume de Thieulloy
Le discours qu’a prononcé le vice-président des États-Unis James David Vance, à Munich, lors de la 61e conférence sur la sécurité, constitue une humiliation pour les dirigeants européens. Leur dire comment ils devraient gouverner est même une véritable gifle. On songe à Louis XIV dont la légende veut qu’il répondît un jour, dans la langue si pure du Grand Siècle, à Lord Stairs, ambassadeur du roi d’Angleterre : « Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres ; ne m’en faites pas souvenir. ». On mesure ainsi la dégringolade que nous avons subie en trois siècles, de la « Grande nation » rayonnant sur l’Europe et le monde à un État failli et asservi à l’étranger que les puissants peuvent mépriser et insulter impunément.
Le plus humiliant est que M. Vance a de solides raisons. Il a raison lorsqu’il s’inquiète que les dirigeants européens refusent ouvertement d’écouter leurs peuples et vont jusqu’à annuler les élections qui leur déplaisent. Les Français ne peuvent oublier la trahison du Traité constitutionnel, rejeté par référendum en 2005 et voté par le Parlement moins de trois ans plus tard. Ils ne peuvent oublier non plus les innombrables lois liberticides visant à criminaliser les opinions dissidentes. Surtout, M. Vance a raison lorsqu’il déclare : « La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ce n’est pas la Chine. Ce n’est pas un autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales. »
Naturellement, toute la question, ici, réside dans la définition de ces valeurs partagées. Une analyse superficielle pourrait sans doute inférer du contexte que ces valeurs sont l’attachement à la démocratie et à la liberté d’expression. Mais le vice-président états-unien est trop fin lettré pour ignorer que ces attachements ne sont précisément pas des valeurs. En réalité, le plus vraisemblable est qu’ici, J. D. Vance évoque les valeurs de la civilisation européenne, héritées d’Athènes, Rome et Jérusalem, et transmise à l’Amérique du Nord, comme du Sud, par les colons et les missionnaires. Or il est incontestable que les dirigeants européens ont tourné le dos à cette filiation gréco-latine christianisée.
La France moderne a été fondée, pour son malheur, sur le rejet explicite de son héritage catholique. Puis, toute l’Europe moderne l’a rejointe. C’est la raison pour laquelle nous pouvons dire, avec Nigel Farage, courageux homme d’État britannique qui porta durant des années le combat du Brexit : « Nous aimons l’Europe mais nous haïssons l’UE, c’est un mauvais projet. » Nous pourrions ajouter : « Nous aimons la France mais pas la Révolution, c’est un mauvais projet. »
Être conservateur, c’est d’abord refuser le totalitarisme
La Révolution – qui a triomphé dans toute l’Europe et d’ailleurs aussi aux États-Unis d’Amérique, car nous pourrions rétorquer à M. Vance que les maux qu’il dénonce chez nous ne sont pas moins présents chez lui – est en effet un projet totalitaire, au sens précis du mot.
Visant à tout détruire pour recréer de toutes pièces une société nouvelle et un « homme nouveau », la Révolution a dû arracher les hommes concrets, réels et incarnés à leurs attachements naturels et culturels – ou, comme dirait M. Peillon, à tous leurs « déterminismes », comme si la liberté consistait à n’être qu’une vague abstraction sans nulle attache !
L’esprit conservateur est fondamentalement une résistance au totalitarisme. Spontanément, la plupart de nos contemporains, élevés au lait progressiste, supposent que cette résistance au totalitarisme ne fait que retarder l’inéluctable. Il n’en est rien. D’abord, il n’y a rien d’inéluctable dans ce monde sublunaire ; surtout, le totalitarisme moderniste ne peut tenir longtemps tant il est contraire à la nature même de l’homme. Il peut certes faire d’effrayants dégâts, mais il finit toujours par s’écrouler. Nous l’avons vu dans le passé avec le jacobinisme de la Terreur, le national-socialisme ou le stalinisme…
Mais revenons à l’Europe et à ses « valeurs ». Aujourd’hui, l’Europe est menacée aussi bien par l’islamisme que par le « wokisme » que prétendent imposer ses dirigeants.
Plus grave peut-être, un assez grand nombre d’opposants au magma bruxellois partagent une bonne part de ce wokisme.
Combien de partis « nationalistes » résument leur combat à un rejet de l’islam au nom de toutes ces libertés abstraites modernes qui nous ont conduits où nous sommes ?
Ils oublient ainsi que, pour remplacer l’idéologie totalitaire des européistes, nous avons besoin non seulement de retrouver nos racines chrétiennes, mais l’arbre du christianisme tout entier, vivifiant, chacune à sa façon, nos diverses cultures nationales.